maison à vendre

 

 

 

Petite histoire, montée en chantilly dans ma pauvre tête, au fil des visites et des rencontres, lors de nos pérégrinations immobilières....

 

 

"Elle s'est fait tatouer le contour des lèvres dans les années 90, quand elle était au sommet de sa séduction, mais avec les années  ça  s'est  estompé, il ne reste plus qu'un trait marronnasse,une trace un peu sale,  comme si elle avait bu un chocolat....

Ses cheveux  blonds, filasse informe, et son teint  bronzé  témoignent encore de sa lutte quotidienne contre le temps. Batailles perdues mais qu'elle ne se résigne pas à  abandonner. Elle porte un jean blanc et un petit débardeur assorti, elle est pieds nus sur son carrelage, qu'importe si la peau de ses bras pend, et si ses pieds sont déformés. Elle ne le voit pas, elle a toujours... 40 ans ???!!!

Il faut qu'elle vende sa maison, Henri amputé  de quelques orteils à  cause du diabète ne tient debout qu'avec sa canne, et hébété par son dernier AVC, il ne quitte plus guère son fauteuil, toute la charge lui retombe sur le dos, à elle. Le ménage, les courses à 7 km, la cuisine, le jardin.... Elle a bien tenté  de prendre quelqu'un pour le jardin, mais le gars faisait tout de travers et passait son temps à  fumer, appuyé  sur le manche de sa bêche.... Ce jardin dont ils étaient si fiers, et qui a accueilli les premiers pas de leurs enfants, aujourd'hui n'est plus qu'une friche angoissante... 1500 m2, c'était bien, c'est trop....

Cet hiver, elle a renoncé  à  la cheminée car elle n'arrivait pas à  fendre les bûches. Peu à  peu la maison s'endort, elle est dans une espèce de coma moribond et perd son lustre d'antan.

Il faut vendre et vite. Juin déjà ! Surtout pas encore un autre noël  dans cette grande maison vide, où le flot de paroles radiophoniques dont elle s'entoure  n'est interrompu que par les quintes de toux d'Henri, de longues minutes où  elle écoute, espérant, qu'il ne reprit pas son souffle et s'en fut.... Que cette torture de le voir diminuer chaque jour s'arrête.

Les enfants ne viennent plus. Ils sont partis à Bordeaux, c'est glamour en ce moment d'habiter à Bordeaux. C'est chic même. Il y a l'océan pas loin, ils font du surf. Ils sont beaux et bronzés, comme elle le fut. Ils appellent parfois. Enfin non, elle les appelle. Pour avoir des nouvelles. Et en donner, même s'ils n'ont pas l'air de trop en vouloir. Seule leur vie compte, celle des parents est de toute façon en fin de cycle, non ? Venir les voir à Trifouilli sur Odin ? Pas le temps, trop loin, pas marrant... Proposer une aide quelconque ? Mais depuis des années c'est eux qui sont aidés et assistés inconditionnellement par leurs parents, il n'est pas dans leur lexique d'aider en retour !

Autrefois ils avaient des chiens, elle profitait de leur affection, et bénéficiait leur compagnie, promenades en foret, parties de ballon, et puis ils servaient d'alarme, avec deux bergers allemand on n'a pas peur des visites inopportunes.... . A leur mort, décision fut prise de ne pas les remplacer, pour voyager.... Ah c'en fut de belles vacances 3 fois par an,  des belles robes, des soirées  dansantes, des mers turquoises, des pyramides égyptiennes, mayas,  et des projections  diapos au retour pour faire baver les voisins qui ont de plus petites retraites.  Mais bien sûr, pas question de raconter les 5 jours de tourista, qui ont gâché le voyage, sur les 6 de croisière, ni la bouffe infâme au buffet de l'hôtel qui rend insupportable la troisième semaine gratuite, et encore moins les frasques  d'Henri avec tout ce qui portait jupon dans l'hôtel, il était comme ça Henri, le soleil réveillait ses ardeurs.... C'était bien quand même. Elle a toujours adoré le soleil, elle continue d'ailleurs à se faire griller sur la terrasse dans la chaise longue qu'elle ne replie plus, car elle est trop lourde... Et puis l'hiver, elle se badigeonne de terre de soleil, un chic fou, même si ça fait quelque paquets dans les rides...
Elle est chouette cette maison, heureusement qu'elle est de plain pieds ! Sinon, il y a longtemps qu'ils auraient dû partir. Dans la véranda, elle a aménagé un petit coin salle de gym, autrefois, quand elle avait la pêche, elle entretenait sa ligne devant la baie vitrée ouverte sur le jardin fleurit... Sa ligne, elle ne s'en soucit plus, en vieillissant elle a gagné un appétit d'oiseau et un désintérêt absolu pour la nourriture... 
Les gens se succèdent pour les visites. Critiquent à voix haute. Trop petit, trop vieillot, trop grand, de mauvais goût.... Les agents immobiliers signalent "elle est dans son jus", et ce n'est pas un compliment, elle le sait bien, ils ouvrent ses placards, dont s'échappent des souvenirs, empilés là, dans des boites à chaussures... Les milliers de Pogs, de son aîné, les premières consoles vidéo du second, la collection complète des ratus, et de tom-tom et nana, tous les disneys en VHS, des billes, des voitures majorettes... On ne jette rien, tout se garde, car tout a été durement gagné, et puis un jour... ça peut servir...
Ils passent dans sa maison, transformant en euros une vie de bonheurs, de souvenirs, et de tristesse aussi...
Elle sourit, elle dit bonjour, elle explique un peu, elle est polie. Elle doit vendre sa maison.
Dans trois mois c'est l'automne. Puis l'hiver.
Non ! Elle voudrait s'acheter un petit appartement à Bordeaux, avec un ascenseur pour Henri, même si objectivement il ne sortira sans doute pas. Mais elle sera plus près des enfants, c'est bien d'être près, même si elle restera discrète et n'exigera pas de présence. Elle leur a demandé de commencer à chercher, un appartement pas trop loin de chez eux. Elle n'a pas de nouvelles.
Quand Henri sera mort, elle reprendra un chien, un vieux qui ne risque pas de lui survivre bien longtemps, parce qu'elle sait bien que les enfants n'accepteraient pas un chien en héritage. Le solde de la vente de la maison, elle le mettra sur une assurance vie, pour les enfants, parce que lorsqu'elle sera partie, qui les aidera sans ça ? Une assurance vie c'est plus simple pour la succession. Ou bien elle reprendra les voyages. Sa copine Patricia est veuve et fait de beaux voyages, elle lui envoie des photos sur Whatsapp, elle est toujours entourée de beaux jeunes hommes, les africains au moins ils ne sont pas dégoutés par les vieilles femmes.... Ce sera bien oui, de voyager avec Patricia, sans Henri pour la contrarier, et puis comme ça les enfants n'auront pas l'impression qu'elle n'est plus qu'un poids dans leur vie, elle continuera à avoir "une vie sociale"....
Bon sang, pour tout ça il faut qu'elle vende la maison ! Pourquoi personne n'en veut ? C'est une si jolie maison, on y était si bien ! Elle revoit Jean-François revenir en courant du fond du jardin, son seau plein d'escargots, déterminé à en faire des escargots domestiques, et Mathieu confectionnant des soupes infames avec de la terre et des pétales de fleurs...
L'agent immobilier revient dans la maison après avoir raccompagné à leur voiture les deux derniers acheteurs de ce samedi : "Ils sont chauds bouillants ! Ils ont adoré cette maison et ce magnifique jardin ! Tous les critères sont réunis et les travaux ne leur font pas peur. Le hic c'est qu'ils n'ont pas encore vendu la leur de maison... Mais on y est presque. Je les travaille au corps pour un prêt relais, si tout va bien, d'ici huit jours vous pourrez commencer vos cartons"
Elle sourit. Cela devrait être un soulagement, mais en fait non, c'est un poids qui s'abat sur sa poitrine, une angoisse l'étreint. Va-t-elle devoir tourner la page sur un demi-siècle de vie, et s'enfoncer vers l'inconnu à 75 printemps ? Elle essaie de se rappeler de ce dernier couple, des vieux ! Au moins soixante ans ! Elle leur dit ou pas que 15 ans ça passe trop vite ? 
Elle doit vendre sa maison, s'offrir une nouvelle vie, ils feront comme elle après tout. Après moi le déluge. "

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