5 avril 2017Quelques jours de vacances, enfin. J'en avais terriblement besoin. Comme tout le monde, cette fin d'hiver m'est pénible. Je suis souvent dépressive en février, ce n'est pas allé jusque là, cette année, mais tout de même... Grande lassitude, exaspération, intolérance... Voilà qui ne fait pas de moi une très bonne compagnie...

 

Donc, nous voici pour une semaine en Bretagne. Pour le moment, l'air est frais, vivifiant, et le soleil nous a accompagnés toute la journée. Quel plaisir le supermarché du coin le samedi matin où déambulaient les locaux d'un pas tranquille, les touristes ne sont pas là, et dans les allées les gens se tutoyaient. Hier soir, nous avons dégusté de bonnes crêpes dans notre crêperie favorite, les tenanciers en sont fort aimables, et nous reconnaissent, c'est bien sympa d'être reconnus, on a l'impression de rentrer chez nous...

Comme toujours nous avons fait le plein de produits locaux... Beurre d'ici, oeufs d'ici, viande d'ici, chou fleurs d'ici.... Bon sang, cette impression d'être chez soi, d'oeuvrer pour l'intérêt collectif... J'adore... J'adore que mes courses ne connaissent l'autoroute que lorsque nous devons rapporter à Paris ce qu'il nous reste en fin de séjour... 

Nous avons fait le voyage hier, j'ai pris une journée de plus car nous avions été contactés par l'oncle et la tante de l'homme que j'aime qui se plaignaient de ne l'avoir pas vu depuis longtemps. Pensez ! Cela fait 15 ans que nous sommes ensemble et je ne les connaissais pas... Comme ses soeurs qui ne nous ont jamais invités... Nous sommes les pestiférés, ceux qui ont abandonné les charmants... 

Bref, bien qu'ils ne soient même pas venus à notre mariage il y a dix ans (et à leur âge on leur pardonne bien volontiers, mais leur progéniture... ???) nous nous sommes arrêtés en Normandie pour déjeuner chez Tonton et Tata 188 ans à eux deux...

Une magnifique maison de maître fort bien entretenue, qui dut en son temps connaître son heure de gloire... Hélas, c'était avant. Il ne lui reste de son lustre d'antan qu'une déco crassouille des années 70, un faux air Louis XV ou Empire selon les pièces, et un capharnaüm d'accumulation d'objets inutiles, démodés, dont personne ne voudra, pas même un brocanteur du 21ème siècle... Une fois encore, devant le logement de gens agés je me dis :"A quoi bon se priver pour acquérir des objets qui passent de mode et ne se transmettent plus ?" Autrefois, les objets se transmettaient et le sacrifice d'acquisition trouvait sa justification dans l'héritage qu'il constituait. Aujourd'hui, les objets, de par leur obsolescence, créée avec soin par les modes et les évolutions technologiques aussi gratuites que vaines, ne sont plus pour les ayants-droits qu'une source d'emmerdements le jour où il faudra trier tout ça, et là, je vous le dis, y a du boulot...

D'ailleurs le tonton a essayé de nous refourguer des outils (magnifiques machines à bois, pour menuisier averti), car il sait que personne dans sa descendance ne sera intéressé par son matériel... La tata est peintre à ses heures, malgré sa DMLA et nous a offert deux toiles de sa production, j'ai ainsi enfin trouvé les hortensias que je cherchais depuis plus d'un an. Bon c'est de la peinture un peu... naïve, mais penser au courage qu'il lui faut pour continuer à peindre à moitié aveugle à 93 ans... 

Voilà, donc j'ai fait connaissance avec les derniers ascendants directs de mon époux, mieux vaut tard que jamais... Très sympathiques. Chaleureux. Vraiment heureux de le revoir. Ou bien... Vraiment heureux de voir quelqu'un ???

Cette maison, immense (7 chambres), vide, sombre malgré le soleil qui entrait à flots. Dépourvue de vie, d'énergie... La maison, comme eux, ne semble attendre que la fin de l'histoire, et ça doit être bien triste de se réveiller chaque matin en se demandant si c'est la dernière journée... Ho, ils vieillissent bien, ils sont encore chez eux, totalement autonomes, ils ont toute leur tête, et c'est peut être pire d'ailleurs... Ils sortent deux fois la semaine pour les courses, une de leur fille n'habite pas loin et les visite régulièrement. Ils arrivent encore à assouvir leurs passion, elle la peinture, la broderie, lui le jardinage, l'écriture... 

 

Tout de même. On les sentait tellement en attente d'affection, d'attention... Tellement heureux que pour quelques heures leur foyer soit envahi de quelque force vive, que l'on soit venus rompre l'infernale routine, l'infernale attente...

Elle est aveugle, lui est sourd... Ils vivent. A petits pas. Fragiles. Bercés de leurs souvenirs. Tournés vers le passé car ils connaissent leur avenir...

Non, merci, je ne tiens pas à vieillir...

Me reviennent du coup les angoisses pour la retraite. Me dire que dans 15 ans j'aurai 70 ans. Que je serais à peine à la retraite depuis 3 ans. Que je serais sans doute gravement en perte de santé, d'autonomie, de mobilité. Et que je n'aurais plus qu'à m'asseoir dans ma maison rénovée 15 ans plus tôt, et à attendre... 

Sérieusement ! Qui peut croire que l'on peut travailler jusqu'à 67 ans ?? Ceux qui ne savent pas ce que travailler vraiment veut dire... Ceux qui ont les moyens de se soigner correctement et ont une qualité de vie exceptionnelle à un âge avancé...  

Bien, nous les avons quittés en promettant d'autres visites, c'est une petite halte sur la route de la Bretagne. Cela ne nous coûte que quelques heures de notre temps mais peut alimenter leurs conversations pendant plusieurs semaines... Et puis, ils ne restent qu'eux des générations qui nous précèdent...

Nous sommes repartis, en nous sentant bien vieux également, comme en sursis... En attente de la correspondance : "Vieillesse, vieillesse... Vous avez 15 ans pour profiter encore un peu de la vie... Au-delà de cette limite votre ticket ne sera plus valable..."

Jacques Brel - Les vieux (Olympia 1966)


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