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Je tombe sur cette photo, là, ce soir. L'anniversaire de ma grand-mère, chez maman. Elle  n'aimait pas les anniversaires. Elle n'aimait pas vieillir. Elle est restée coquette jusqu'au bout et il ne lui serait pas venu à l'idée de sortir mal coiffée et pas maquillée...

Elle est née le 29 novembre 1912, et morte en décembre 2001. Peu après mon père. Un peu avant ma chienne. Il y a des périodes comme ça, la vie vous prend tout.

J'adorais ma grand-mère,  je l'appelais chaque jour, elle me racontait sa journée, ses repas, et moi la mienne, je lui parlais des enfants... Elle adorait les enfants. Dès l'âge de 11 ans elle dût arrêter l'école pour garder les nourrissons des voisines qui devaient retourner à l'usine dès leur retour de couches...

Elle a vécu une enfance d'une pauvreté extrême. Et quand j'entends certains se plaindre aujourd'hui, j'ai envie de hurler. Il faudrait parfois rappeler cette histoire de France si proche. Cette histoire où les familles vivaient à 8 dans une pièce, sans eau ni commodités. Où l'on couchait les enfants tête-bêche dans le lit 3 par 3 pour qu'ils se tiennent chaud. Où le repas était un gruau au début du mois,et une soupe d'eau chaude enrichie d'un oignon à la fin, c'est à dire dès le 15... Cette France où les enfants travaillaient même s'ils avaient envie d'aller à l'école, où l'on glanait dans les champs son déjeuner du midi, une belle patate qu'on ferait cuire sous la cendre...

Elle a toujours gardé sa dignité. L'écrit n'était pas son fort mais elle a cultivé l'élégance et les bonnes manières autant que faire se peut. Elle disait " On peut être pauvre, mais on n'est pas obligé d'être sale, ni malhonnête". Elle n'en voulait à personne, elle était juste occupée à s'en sortir. Elle lavait chaque soir son unique culotte et le mettait dans le lit pour qu'elle sèche (il n'y avait pas toujours assez d'argent pour alimenter le poêle en charbon). Elle aimait rire et chanter. Elle croyait au prince charmant et en Ste Thérèse. Pas trop en dieu, ni en ses prêtres qui ne faisaient rien pour les petites filles pauvres, affamées et mal habillées d'Aubervilliers.  Mais Ste Thérèse !! Elle lui vouait un culte. Sans doute parce qu'adulte elle eut l'opportunité de faire un voyage à Lisieux et qu'elle en fut impressionnée...

Elle a rencontré mon grand père à l'usine des "pâtes alimentaires". Un travail bien moins dur que l'usine d'ampoules électriques qui esquintait les mains, ou chez Viandox qui vous empuantait... Mon grand père lui, travaillait dans les bureaux ! Vous imaginez la promotion sociale !!! Sortir avec un mec des bureaux ! Habillé en costard, qui savait lire et qui lui promis de lui apprendre....

Elle se voyait déjà en haut de la piste... Erreur de Casting.... Mon grand père était un être droit, juste, tatillon, et absolument pas ambitieux. Il resta petit employé de mairie à Vincennes, sans écraser personne, il resta en bas de l'échelle (encore que... je vous en reparlerai un jour). Elle rêvait voiture, congés payés, jolis dessous, mises en plis... La vie fut plus compliquée que ça. Il y eut la guerre, elle n'arrangea rien, et puis ces 7 années à se faire soigner pour avoir un enfant, ma tante, pour que son mari parte se battre 9 mois après la naissance... Retour en 42 et hop, un bébé "retour de prisonnier", qu'elle ne voulait pas vraiment...

A la force du poignet, et avec un culot forgé à l'acier du besoin, elle devint coiffeuse. Qu'elle était fière. Coiffeuse à son domicile, sans tout à l'égout, un système de seaux à vider quand elle lavait les cheveux des clientes, j'ai connu l'endroit... Mais toutes les commerçantes de la rue de la Roquette venait se faire coiffer chez elle, elle les prenait aux heures indues où elles-mêmes fermaient boutiques... Elle mit ses filles en école privée, elle avait un certain sens de l'éducation qu'elle voulait leur donner, mais paradoxalement, comme ma mère plus tard, elle ne les a pas poussées dans les études...  Pendant ce temps mon grand-père s'échinait jour et nuit à la mairie de Vincennes, le jour comme Inspecteur de Salubrité, la nuit comme sonorisateur et éclairagiste de la salle des fêtes.... Grâce à ça, petite fille j'ai pu assister à des tas de spectacles à la mairie et j'ai des souvenirs inoubliables et prodigieux  d'une compagnie de théâtre pour enfants...

J'aimais bien aller chez ma grand-mère. Bien sûr, comme ma mère avait 20 ans à ma naissance, ma grand mère a mis un peu la main sur moi. Mais pas tant que ça en fait, car elle avait une double vie. Elle vivait 3 jours par semaine avec mon grand père et 4 jours chez son amant, que j'ai longtemps cru être mon "Tonton". Un arrangement d'adultes, pour ménager la chèvre, le chou et surtout les apparences. L'avantage de l'amant était surtout qu'il avait une voiture et l'emmenait en vacances, quand mon grand père a toujours refusé d'apprendre à conduire mais se déplaçait partout en mobylette....

Elle m'a sur-nourrie. C'est une des choses que je pourrais lui reprocher. Elle a été l'instigatrice de mon obésité. Elle qui avait eu si faim, était si fière de pouvoir me donner au même repas, une bouchée à la reine, 200 g de steak haché avec des pâtes au VRAI beurre, et une religieuse au chocolat... Et n'oublions pas le goûter et les viennoiseries pur beurre accompagnées de diabolos grenadines... J'ai des souvenirs inoubliables et prodigieux également de crises d'acétone !!!!

Je pourrais aussi lui reprocher les séances d'anglaises au fer à friser à l'ancienne (qu'on faisait chauffer sur le poêle), et mes tenues souvent trop habillées qui m'engonçaient.

Quand j'allais chez elle, je dormais avec elle, mon grand père avait sa propre chambre avec ses livres et ses timbres... Elle me racontait des histoires terrifiantes de "Mistanflute" et je crois que c'est pour ça que j'ai si peur de la nuit !!!

J'ai tant de souvenirs, je pourrais passer la nuit à vous raconter. Mais c'est sans intérêt au fond. Tout ça est parti de cette photo, là-haut. Ma petite grand-mère et mes deux amours...

Elle est partie un peu avant noël. J'avais passé deux mois à lui chercher une maison de retraite car elle ne pouvait plus rester chez elle. Elle ne voulait pas y aller. Elle redoutait ce genre de collectivité. Elle voyait ça, avec raison comme une prison, un mouroir. On l'a laissée le jeudi soir vers 21 h, j'avais apporté un meuble ou deux de chez elle pour qu'elle se sente mieux, des photos aussi. Elle disait : Partez pas, j'ai mal au ventre. On aurait dit un gamin qu'on laisse pour la première fois à la maternelle.  Il nous a fallu partir. Obligé. Le personnel nous a rassuré.... On lui a fait de gros bisous. Des grands coucous...

Ils nous ont appelé le lendemain matin à huit heures. Elle était morte. Elle avait préféré s'éteindre que de vivre ça. Je ne suis pas allée aux obsèques. Pour une raison tellement ridicule avec le recul. Mais je me dis que je me suis occupée d'elle au maximum de son vivant, et n'est ce pas le plus important. Ma mère non plus n'a pas pu aller aux obsèques. Parce qu'elle n'avait pas de voiture et que sa salope de soeur l'a laissée sur le bord du trottoir... Les vies souvent ont de drôles de fins.

Ou pas.

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